Croiser par hasard une personne très corpulente s’apparente à une rencontre du troisième type : on peine à contenir son étonnement, on ressent même, parfois, une pointe d’effroi. C’est comme si elle débordait ou excédait l’humanité ordinaire. Les gens raisonnablement gros, si l’on ose dire, ne provoquent pas des réactions aussi fortes ; ils peuvent passer inaperçus même s’ils ne répondent pas aux canons de beauté en vigueur.
Ce premier mouvement de surprise ou de dégoût est la première violence que ressent la personne obèse, qui ne peut se cacher nulle part. Impossible de se dérober aux regards inquisiteurs, vaguement teintés de pitié ou lourds de reproches. Elle aimerait sans doute se faire toute petite, mais elle sature, bien malgré elle, l’espace. Le pire est qu’elle a conscience d’être spontanément dépersonnalisée, réduite à une masse inerte et molle – “identité” grossière qu’elle n’a évidemment pas choisie. On peut être épais et fin à la fois, mais comment défier les préjugés de ceux qui, bien qu’eux-mêmes en surpoids, jugent pourtant cette grosseur-là excessive ? Comment, en effet, faire valoir sa subjectivité lorsqu’on est prisonnier d’un corps surdimensionné, que l’on a du mal à manœuvrer ? Il faudrait pouvoir faire abstraction de cette enveloppe envahissante, mais son hyper-visibilité fait écran et empêche toute présomption de normalité.
Un Surmoi pesant
C’est sans doute pour cela qu’autant d’autrices1 privilégient le récit, qui leur permet de dissimuler “ce corps exécrable” [2], cette apparence si trompeuse au premier abord. L’essayiste féministe Kate Manne raconte ainsi avoir décliné la proposition de son éditeur d’aller promouvoir son premier livre à Londres, de peur d’être au centre de tous les regards et d’être traitée de grosse [3] (fig. 1). Il ne lui était possible de se dévoiler qu’à condition d’escamoter ce corps omniprésent et embarrassant :
“La grossophobie m’a donc privée de beaucoup de choses dans la vie. Elle m’a obligée à mener un calcul social prudent où le risque d’être jugée, moquée[...]
Connectez-vous pour consulter l'article dans son intégralité.
Vous êtes abonné(e)
IDENTIFIEZ-VOUS
Pas encore abonné(e)
INSCRIVEZ-VOUS
Inscrivez-vous gratuitement et profitez de tous les sites du groupe Performances Médicales
S'inscrire